Ciutat Morta

Ville morte
critique du film Ciutat Morta
de Xavier Artigas et Xapo Ortega. 122 mn (version censurée), Metromuster productions, 2014, Espagne.
Film en License Creative Commons
en espagnol :

Sous la forme d’une enquête, le film nous entraîne durant 2h dans l’affaire du 4F : lorsqu’une nuit de février 2006, un théâtre squatté du centre de Barcelone fût le terrain d’un affrontement entre forces de l’ordre et fêtards, qu’un policier atteint à la tête par un pot de fleur tomba dans le coma et que des jeunes furent arrêtés à tort, torturés par des policiers et inculpés. Appuyés par quelques images d’archives, une série d’entretiens permet aux réalisateurs Xavier Artigas et Xapo Ortega de retracer le déroulé des faits et de lancer des pistes de réflexion sur ce cas emblématique de corruption politico-judiciaire à Barcelone.

TEASER :

N’ayant pas connaissance du 4F, nous sommes happés par l’histoire et les différents témoignages. Mais, rapidement, les problématiques que soulève le film se multiplient et on se dit que chacune, ou presque, mériterait un développement documentaire spécifique. Le montage ne s’attarde pas sur le mouvement politique des Okupas qui est pourtant au centre de l’affaire, ni sur la discrimination sociale que commettent les policiers, les politiques, les médias envers les jeunes hors de la norme. Les réalisateurs nous font connaître Patricia Heras, une jeune poétesse proche du mouvement queer, inculpée pour avoir croisé des policiers dans un hôpital et qui, n’ayant pu supporter une telle injustice, s’est suicidée. Ses amies nous parlent d’elle, plusieurs de ses poèmes sont lus. Mais dans quel monde s’était inscrite Patricia Heras avant de se retrouver dans cette histoire ?
Le documentaire ouvre ces portes mais ne les franchit pas. Nous restons dans le judiciaire. Et le traitement de cette question par les réalisateurs interroge.

Suite à la sortie du film, le collectif du 4F reproche par exemple à Artigas et Ortega de proposer une résolution judiciaire et individuelle à un cas particulier contrairement à leur revendication pour une lutte collective et une dénonciation radicale des institutions judiciaires, policières et politiques de l’Etat. Un des protagonistes qui fût emprisonnée, Juan Pintos, écrit à l’occasion de la diffusion du film à la télévision publique catalane : « … dans cette situation, chercher les prétendu-e-s responsables du 4F c’est demander au système, qui est par définition injuste et violent, de se désigner lui-même, quelque chose qui, à mon humble avis, n’arrivera pas. Ou pire, c’est de donner l’occasion aux institutions de se défausser de leurs responsabilités, de mettre de côté les « pommes pourries » qui empêchent le fonctionnement correct et impartial de la police, de la justice et de la politique. »

Il faut reconnaître que l’objectif du film, qui était de relancer le débat public sur l’affaire du 4F, a été atteint. Ciutat Morta a été projeté de nombreuses fois dans des lieux très différents à Barcelone et dans le reste de l’Espagne jusqu’à sa diffusion sur TV3. Sa sortie a relancé le débat public. Jusqu’au point où la nouvelle maire de Barcelone, Ada Colau, s’est prononcée pour la prise en compte des arguments du film pour la ré-ouverture du procès. Et on comprend que les choix stylistiques des réalisateurs étaient liés à la volonté de toucher un large public. Reste par contre de notre part, l’envie d’en savoir plus sur l’arrière plan du 4F, en particulier sur les résistances collectives, partagées entre citoyen.ne.s et militant.e.s. Dans une ville que les autorités politiques et économiques veulent normaliser et convertir en ville touristique. Ils soutiennent pour cela un processus de gentryfication et l’éviction du centre ville des pauvres et des populations hors normes. Ils fabriquent une ville morte, « La ciutat morta ».

Pour en savoir plus :
https://ciutatmorta.wordpress.com/
http://www.desmontaje4f.org/fr/
https://es.squat.net/2015/02/02/barcelona-4f-cuando-una-imagen-no-vale-mas-que-mil-palabras/
https://es.squat.net/2015/01/26/comunicado-de-juan-pintos-detenidoencarceladocondenado-por-el-montaje-del-4f/

Marta Anatra et Thomas Hakenholzimages images_1